Le débat sur l’organisation territoriale de la France ne saurait se résumer à une querelle technique de gestion administrative. Il touche au cœur même du pacte civique scellé depuis la Révolution française : l’égalité absolue de tous les citoyens devant la loi, sur chaque parcelle du territoire national. Lorsque les gouvernements successifs s’engagent dans des réformes constitutionnelles visant à décentraliser à marche forcée, ils ne procèdent pas à une simple modernisation de l’État ; ils ouvrent la voie à une désarticulation progressive de la République sociale et indivisible.
La genèse historique : centralisation émancipatrice contre tentations féodales
L’affirmation d’un pouvoir central en France n’est pas née d’un caprice autoritaire, mais d’une nécessité historique séculaire : celle de libérer les populations des tyrannies seigneuriales et des justices seigneuriales arbitraires. Si la monarchie capétienne a patiemment unifié le royaume pour contenir les grands vassaux, la Révolution française a transfiguré cette dynamique en la mettant au service de la souveraineté populaire. Pour les révolutionnaires de 1792 et 1793, l’unité et l’indivisibilité républicaines n’étaient pas des dogmes abstraits, mais des instruments indispensables pour abolir les privilèges provinciaux, harmoniser les droits et garantir que chaque citoyen soit soumis à la même loi, du nord au sud du pays.
Le clivage entre Montagnards et Girondins a illustré très tôt cette confrontation fondamentale. Tandis que le projet fédéraliste menaçait d’affaiblir la Nation face aux menaces contre-révolutionnaires et de reconstituer des enclaves d’influence oligarchique, la Convention a solennellement proclamé que la République ne pouvait être qu’une. Cette centralité républicaine n’a jamais signifié la confiscation du débat démocratique, mais bien la constitution d’un espace public commun, où la loi est l’expression de la volonté générale et non la résultante d’arrangements corporatistes ou régionaux.
L’égalité civique et sociale exige une norme unique protectrice : abandonner la loi générale au profit d’expérimentations territoriales disparates, c’est rétablir en douce les privilèges d’Ancien Régime.
L’Éducation nationale et les services publics menacés de démantèlement
Le transfert massif de compétences de l’État vers les collectivités territoriales frappe de plein fouet les piliers de notre cohésion. Parmi eux, l’Éducation nationale constitue la cible privilégiée des partisans de la régionalisation. En déléguant la gestion de certaines catégories de personnels scolaires — personnels techniques, ouvriers, de service, ou d’orientation — aux conseils régionaux et généraux, les réformateurs créent sciemment une rupture du statut général de la fonction publique d’État. Ce glissement transforme des missions d’intérêt général national en variables d’ajustement budgétaire local.
Ce désengagement porte en germe des périls majeurs pour l’institution scolaire :
- L’inégalité territoriale des moyens : Les régions prospères bénéficient d’une assiette fiscale leur permettant d’investir massivement dans leurs établissements, tandis que les territoires désindustrialisés ou ruraux peinent à maintenir leurs infrastructures, accentuant la ségrégation géographique des élèves.
- La soumission des formations aux intérêts patronaux locaux : En confiant l’orientation professionnelle et l’enseignement technique aux exécutifs régionaux, on subordonne l’instruction républicaine aux besoins immédiats et court-termistes des bassins d’emploi locaux, au détriment d’une culture générale émancipatrice et de diplômes nationaux garantissant l’accès universel au travail. Pour approfondir cette critique du modèle d’enseignement morcelé, on lira avec profit notre analyse dans Du retour annoncé du goupillon dans les classes.
- L’externalisation et la privatisation : Le transfert de compétences constitue régulièrement l’antichambre de la sous-traitance au secteur marchand, de la restauration scolaire aux activités périscolaires, dégradant le statut des agents et la qualité du service rendu aux familles.
Pression confessionnelle et recul de la laïcité républicaine
La décentralisation ne menace pas uniquement l’équité économique ; elle fragilise considérablement le principe de laïcité. L’échelon national constitue un filtre protecteur contre les pressions cléricales et communautaristes. À l’inverse, les baronnies locales se trouvent bien plus vulnérables aux revendications électoralistes de groupes de pression confessionnels ou identitaires.
L’histoire de l’Alsace-Moselle rappelle constamment ce que produit l’existence d’un droit local dérogatoire : le maintien anachronique du régime concordataire perpétue le financement public des cultes et une présence religieuse directe dans les écoles publiques, en totale contradiction avec la loi de séparation de 1905. Loin de corriger ces anomalies pour étendre la laïcité à l’ensemble du territoire national, les promoteurs de l’autonomie régionale souhaitent multiplier les statuts dérogatoires, affaiblissant ainsi le bouclier républicain. Comme le rappelait le combat mené aux côtés de nos partenaires républicains, notamment à travers l’Intervention du Comité de Rédaction de la Lettre de Liaisons, la défense intransigeante de la liberté de conscience passe par le refus absolu des arrangements territoriaux avec les dogmes religieux.
L’Europe des régions contre la souveraineté populaire
Cette poussée décentralisatrice ne relève pas d’une inspiration purement interne ; elle s’inscrit pleinement dans le modèle défendu par les institutions européennes. Le concept d’une « Europe des régions » vise délibérément à contourner les États-nations, jugés trop protecteurs sur le plan social, pour instaurer une mise en concurrence directe des territoires à l’échelle continentale. Dans cette optique, l’État républicain est invité à se dépouiller de son rôle de planificateur et de redistributeur au profit d’entités régionales censées rivaliser d’attractivité fiscale et réglementaire.
Cette concurrence interterritoriale produit mécaniquement un nivellement par le bas des acquis sociaux et une balkanisation institutionnelle. En brisant la souveraineté nationale, expression directe du corps civique réuni, on détruit la capacité des citoyens à décider souverainement de la redistribution des richesses et de la protection des plus vulnérables. Le combat contre cette régression fait l’objet d’alertes régulières de notre part, comme en témoigne notre COMMUNIQUE DE PRESSE dénonçant les illusions du prétendu renouveau démocratique par le localisme.
Pour une déconcentration républicaine authentique
Refuser la décentralisation féodale et la régionalisation néolibérale ne signifie pas défendre l’inertie bureaucratique ou l’éloignement des administrations vis-à-vis des réalités concrètes du pays. Les républicains doivent promouvoir une véritable politique de déconcentration : les services de l’État doivent être présents au plus près des citoyens, sur l’ensemble du territoire, mais sous l’autorité directe de lois communes et d’un contrôle démocratique national.
- Garantir l’universalité des services publics : Aucun citoyen ne doit être privé d’un accès égal à la justice, à la santé, aux transports et à l’éducation sous prétexte de son lieu de résidence.
- Préserver le caractère national des diplômes : Empêcher toute substitution des diplômes républicains nationaux par des certifications locales sans valeur juridique équivalente.
- Réaffirmer la primauté de la loi républicaine : Interdire tout pouvoir législatif ou réglementaire autonome aux collectivités, afin que le principe d’égalité ne soit jamais subordonné aux rapports de force locaux.
La République n’est pas un assemblage hétérogène de terroirs en rivalité commerciale ; elle est une communauté politique unie par des droits imprescriptibles et le désir de bâtir un progrès social partagé. Face aux tentatives répétées de fracturer cette unité pour satisfaire les appétits de puissance locaux et les impératifs de rentabilité, l’idéal de la République une, indivisible, laïque et sociale demeure d’une brûlante modernité.




