Aux sources de l’unité socialiste de 1905 : courants, fractures et dépassements républicains

Photographie d'époque évoquant les débats pour l'unification des socialistes français au début du vingtième siècle

L’aube du vingtième siècle s’ouvre dans un climat d’intense effervescence politique et ouvrière. Pourtant, en dépit d’une combativité syndicale exemplaire et d’une prise de conscience croissante des injustices inhérentes au capitalisme industriel naissant, le camp de l’émancipation populaire demeure profondément fragmenté. Loin de présenter un front homogène face aux conservatismes bourgeois, les forces progressistes françaises se débattent alors dans un enchevêtrement de chapelles théoriques rivales, de querelles de préséance et de désaccords tactiques majeurs. L’unité organique, qui semblera évidente lors des assises de la Salle du Globe, a d’abord représenté un horizon incertain, constamment repoussé par le souvenir des ruptures antérieures.

Pour comprendre la genèse de l’événement fondateur que constitue 1905, l’année sans pareille du socialisme français, il est indispensable de revenir aux traumatismes et aux espérances nés de la répression sanglante de la Commune de Paris de 1871. Après l’écrasement de l’avant-garde communarde, le mouvement social a dû renaître de ses cendres dans la clandestinité ou l’exil, tâtonnant durant de longues années pour articuler combat républicain, conquête du suffrage universel et abolition du salariat.

L’émergence des premiers partis de classe et la tentation de l’orthodoxie

Le renouveau de l’organisation autonome des travailleurs prend corps à la fin des années 1870. Sous l’impulsion de militants déterminés, parmi lesquels Jules Guesde occupe une place éminente aux côtés de Paul Lafargue, s’affirme la volonté de rompre définitivement avec les compromis du républicanisme modéré. Lors du congrès de Marseille en 1879, la Fédération du parti des travailleurs socialistes de France jette les bases d’un engagement explicitement collectiviste, rejetant la tutelle morale des radicaux bourgeois.

Ce sursaut théorique se concrétise l’année suivante lors du congrès de Rouen, marqué par l’élaboration d’un programme directement inspiré par Karl Marx. Pour Guesde et ses partisans, le mouvement ouvrier ne peut souffrir aucune concession : il s’agit d’importer une rigueur d’analyse scientifique au sein d’une tradition politique nationale jusqu’alors imprégnée d’idéalisme proudhonien ou de souvenirs révolutionnaires de 1793. Toutefois, cette tentative de transposer un marxisme strict se heurte à de profondes réticences culturelles. Les écrits fondamentaux sont alors peu traduits, et la classe laborieuse française répugne aux catéchismes rigides venus d’outre-Rhin.

Les désillusions électorales de 1881 agissent comme un révélateur brutal de ces contradictions. Alors que l’état-major guesdiste réclame une discipline de fer et la réaffirmation intransigeante des principes collectivistes, une part substantielle des troupes militantes aspire à des réformes immédiates et tangibles. Au congrès de Saint-Étienne en 1882, la rupture devient inévitable. Paul Brousse prend la tête d’un courant dit « possibiliste », affirmant qu’il convient de fractionner les objectifs émancipateurs pour les rendre accessibles par étapes successives. Rejetant ce réformisme municipal et électoraliste qu’ils jugent capitulard, les guesdistes fondent le Parti ouvrier français (POF), résolus à préserver la pureté de leur doctrine au détriment du rassemblement large des masses ouvrières.

Le spectre blanquiste et la passion de l’insurrection

Tandis que le POF s’organise selon un modèle centralisé et hiérarchisé, une autre tradition historique continue de marquer les esprits républicains les plus radicaux : celle de l’insurrection populaire héritée d’Auguste Blanqui. Après les lois d’amnistie de 1880 ramenant d’exil et des bagnes les figures héroïques de 1871, les conspirateurs d’hier reconstituent leurs réseaux au sein du Comité révolutionnaire central.

Sous l’autorité intellectuelle d’Édouard Vaillant, médecin et ancien délégué à l’Instruction publique de la Commune, le mouvement blanquiste évolue progressivement vers une structure plus moderne, qui prendra le nom de Parti socialiste révolutionnaire (PSR). Vaillant réussit une synthèse originale entre l’esprit jacobin de salut public, la mémoire patriotique de la Révolution française et une appropriation sincère du matérialisme historique. Tout en cultivant l’idée qu’une minorité agissante et résolue peut, dans des circonstances de crise aiguë, faire basculer le pouvoir d’État, les blanquistes adoptent une organisation disciplinée qui les rapproche sur le terrain tactique des militants du POF. Cependant, leur refus de tout fatalisme économique les distingue nettement du déterminisme parfois abstrait de Jules Guesde.

L’aspiration libertaire et syndicaliste de l’allemanisme

À l’opposé de ces architectures politiques pyramidales, la classe ouvrière des faubourgs industriels et artisanaux donne naissance à une sensibilité originale, défiante à l’égard des états-majors et des arènes parlementaires. En 1890, une nouvelle scission frappe la fédération possibiliste de Paul Brousse. Autour du typographe Jean Allemane, les travailleurs manuels les plus radicaux créent le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR).

L’allemanisme incarne un ouvriérisme rigoureux, profondément démocratique et teinté de fédéralisme libertaire. Ses principes structurels reposent sur des garanties anti-bureaucratiques sans concession :

  • Un contrôle permanent exercé par les militants de base sur l’ensemble des représentants élus ;
  • L’obligation pour les parlementaires et conseillers municipaux de reverser l’intégralité ou la majeure partie de leurs indemnités dans les caisses d’action collective ;
  • Le recours prioritaire à la grève générale et à l’action syndicale directe plutôt qu’aux manœuvres électorales ;
  • L’affirmation d’une méfiance viscérale vis-à-vis des intellectuels et des politiciens professionnels issus de la bourgeoisie républicaine.

En nourrissant les cadres du jeune syndicalisme révolutionnaire qui allait bientôt s’épanouir au sein de la Confédération générale du travail, le POSR ancre durablement l’idée que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, sans intermédiaire ni compromission institutionnelle.

La voix des Indépendants et le magistère moral de Jean Jaurès

En marge de ces formations structurées subsistait une nébuleuse de militants, de publicistes et d’élus qui refusaient d’aliéner leur liberté d’action à un appareil partisan. Regroupés sous la bannière des socialistes indépendants, ces hommes bénéficiaient d’une tribune exceptionnelle grâce aux colonnes de journaux réputés et aux tribunes parlementaires. Si certains, à l’instar d’Alexandre Millerand, glissaient déjà vers un réformisme de gestion ministérielle prêt à diluer l’exigence sociale, un homme allait transformer cette position marginale en levier d’action historique : Jean Jaurès.

Pour Jaurès, dont la pensée humaniste s’est affermie à travers les luttes des mineurs de Carmaux et le combat dreyfusard pour la vérité et la justice, l’émiettement des forces ouvrières constitue un contresens tragique. Il récuse les anathèmes que s’échangent mutuellement collectivistes stricts et réformistes pragmatiques. Là où d’aucuns voient des contradictions irréductibles, le tribun d’Albi perçoit la complémentarité vivante de l’action républicaine : l’exigence d’une organisation économique rationnelle issue du marxisme doit s’unir à la foi dans le droit humain portée par la Grande Révolution.

Par son magistère politique et la création du journal L’Humanité en 1904, dont on commémore l’idéal dans l’évocation du centenaire de L’Humanité, Jaurès offre un espace commun de délibération. Il rappelle sans relâche que l’élévation morale et matérielle des prolétaires réclame à la fois la conquête pacifique de la République par le bulletin de vote et la transformation radicale de la propriété capitaliste.

L’injonction internationale et le tournant d’Amsterdam

Malgré la lucidité jaurésienne, les rivalités internes s’exacerbent à la fin du siècle, notamment autour de la « question Millerand ». L’entrée de ce dernier en 1899 dans un gouvernement de défense républicaine comprenant le général de Galliffet, fusilleur de la Commune, scandalise les partisans de la lutte de classe. La coupure devient béante entre deux blocs : le Parti socialiste de France, unissant guesdistes et blanquistes derrière le refus de toute collaboration avec l’État bourgeois, et le Parti socialiste français, rassemblant indépendants et réformistes autour de Jaurès dans la défense des institutions démocratiques.

C’est finalement du mouvement internationaliste que viendra l’impulsion décisive. Lors du congrès d’Amsterdam de la Deuxième Internationale en 1904, la social-démocratie européenne, dominée par l’autorité du modèle allemand, intime aux différentes fractions françaises l’ordre impérieux de s’unir. La résolution votée condamne formellement la participation ministérielle au sein d’un exécutif bourgeois et appelle à la constitution d’un parti de classe unifié, autonome et intransigeant.

Faisant preuve d’une abnégation patriotique et politique remarquable, Jaurès accepte les conclusions du congrès. Loin d’y voir une défaite personnelle face aux thèses guesdistes, il saisit cette opportunité pour contraindre l’ensemble des forces éparses à s’asseoir à la même table républicaine.

Le pacte fondateur de la SFIO

Au printemps 1905, le congrès de Paris scelle enfin la réconciliation tant attendue au sein de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Les délégués adoptent un texte d’orientation fondamental, le fameux texte de la déclaration de principes de 1905, qui définit la nouvelle organisation non comme un parti de réforme électorale, mais comme « un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d’échange ».

Cette formule de compromis, en apparence très favorable à l’orthodoxie de Jules Guesde, laisse en réalité le champ libre à la pratique parlementaire quotidienne et à l’esprit d’intervention citoyenne défendus par Jaurès. En unissant sous un même toit le sens de l’organisation marxiste, l’ardeur insurrectionnelle du blanquisme et la profondeur philosophique de l’humanisme républicain, la classe ouvrière française se dote enfin d’un instrument politique à la hauteur des combats du siècle nouveau. Cette unité, arrachée aux rancœurs du passé, allait servir de socle à toutes les conquêtes démocratiques et sociales ultérieures.

À lire aussi